Avant de démarrer la lecture, press play. Laisse la basse te guider pendant que les mots défilent.
Il y a un truc que je remarque souvent chez les personnes qui ont grandi avec un background culturel similaire au mien : une forme de rejet, presque instinctif, envers les musiques électroniques. Comme si ce n'était pas fait pour nous. Comme si ça appartenait à un autre monde.
Je le comprends, parce que je suis passé par là. Et aujourd'hui, avec le recul, avec mon expérience de vie et de la musique, j'ai envie de raconter comment j'en suis arrivé à aimer, puis à embrasser, ce que j'appelle aujourd'hui les Musiques Électroniques Afrocentrées
Certes, le terme Afro EDM possède une définition assez similaire, mais Musique Électronique Afrocentrée est un terme que j'ai spontanément forgé (bien avant de connaitre l’Afro EDM) pour nommer et définir précisément ce à quoi j’aspire musicalement. Ce terme, je souhaite le porter, le documenter, le démocratiser. Pas pour convaincre qui que ce soit, juste pour partager ce qui m'a parlé, au cas où cela parlerait également à quelqu'un d'autre.
Une question d'identité
Avant de parler de musique, parlons d'identité. Parce que c'est elle qui décide, en grande partie, de ce qu'on va aimer, de ce qui va nous toucher ou nous laisser indifférents. On n'a pas de l'affect pour un son au hasard ; on en a parce qu'il vient cogner contre quelque chose qu'on porte déjà en soi.
Le psychologue Henri Tajfel a théorisé dans les années 1970 ce qu'il a appelé la théorie de l'identité sociale : on se définit en partie par les groupes auxquels on appartient, et on développe naturellement une préférence pour ce qui vient de son "in-group", tout en gardant une distance instinctive avec ce qui vient de l'"out-group" [1]. Une étude menée sur les goûts musicaux d'adolescents anglais a d'ailleurs montré ce mécanisme très concrètement : on associe plus facilement une musique positive à son propre groupe, et on se braque plus facilement sur celle des autres [2]. Ce n'est ni de la mauvaise volonté ni un manque de curiosité ; c'est un mécanisme psychologique documenté. Ça explique en partie pourquoi, en grandissant, la musique électronique m'a longtemps semblé appartenir à un "eux" plutôt qu'à un "nous".
Pour moi, les musiques électroniques parlent à minimum trois pans de mon identité. Mon identité afro-descendante. Mon identité neuro-divergente. Et un troisième pan, plus diffuse mais tout aussi centrale : une identité de challenger, faite d'ouverture d'esprit, de liberté, d'une décision assumée de casser le statu quo et de pousser un peu plus loin.
Trois piliers. Trois manières différentes dont ces musiques se sont installées dans ma vie.
Je suis Egloye - DJ, Créatif & Storyteller
Egloye est un mot en Fongbé que mon grand-père m’a donné et que l’on pourrait traduire par : « Ils ont tout fait pour nous atteindre, mais ils n’ont pas pu. ». Né en France, élevé au Bénin, façonné par Londres et Amsterdam, je mixe parce que la musique m’a toujours accompagné là où les mots ne suffisaient plus.
Se réapproprier ce qui nous appartiens
Dans ma culture, on n'a pas l'habitude d'associer la musique électronique à quelque chose qui nous ressemble. C'est le premier réflexe, et c'est un réflexe faux.
À un moment de notre évolution en tant que peuple afro-descendant, on a été coupés de cet aspect-là. Mais la musique électronique a aussi été créée et popularisée par des personnes afro-descendantes.
La house est née à Chicago au tout début des années 1980, dans des clubs comme le Warehouse, fréquentés par un public en grande majorité noir et queer [3]. Frankie Knuckles y était résident et a donné son nom au genre ; à ses côtés, des producteurs comme Marshall Jefferson ont posé les bases sonores que le monde entier écoute encore aujourd'hui sans forcément connaître leur nom [4]. Quelques années plus tard et quelques centaines de kilomètres plus loin, trois amis noirs de Belleville, dans le Michigan, Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson, inventaient la techno de Detroit dans leur chambre d'adolescent, nourris de Kraftwerk, de Parliament et d'une radio de minuit qui passait tout ce que personne d'autre n'osait diffuser [5].
Ce n'est donc pas un emprunt ou encore une musique qu'on serait allés chercher ailleurs ; c'est une partie de notre héritage qui, pendant longtemps, a simplement été hors de notre portée, effacée des récits qu'on nous a conté sur cette musique.
Alors aujourd'hui, quand je fais de la musique électronique, ce n'est pas une découverte. C'est une réappropriation. Une manière de reprendre contact avec un pan de ma culture qu'on m'avait, qu'on nous avait, mis hors de vue.
La musique comme clé de mon propre cerveau
Si je suis honnête, la musique a toujours été là pour moi. Elle a toujours accompagné mon fonctionnement intérieur, d'une manière ou d'une autre. Mais l'élément déclencheur, le vrai, c'est arrivé avec mon diagnostic et la découverte de mon identité neuro-divergente.
J'avais des soupçons. Quand ça s'est confirmé, j'ai remarqué quelque chose : dans les musiques de type électronique, il y avait une structure qui parlait directement à la manière dont fonctionne mon cerveau. Les fois où je devais travailler, où j'avais des tâches à accomplir et où je n'y arrivais pas, trop distrait, l'esprit trop scattered, c'est en mettant des DJ sets house, électro, que je retrouvais un élan de concentration monstrueux.
Ce n'est pas juste une impression. Des chercheurs comme Psyche Loui, à la tête du MIND Lab de Northeastern University, ont étudié comment certains rythmes électroniques à modulation rapide viennent synchroniser l'activité cérébrale avec le tempo du son, un phénomène appelé "phase locking". Leurs travaux, publiés dans la revue Communications Biology, montrent que cet effet est encore plus marqué chez les personnes présentant des traits attentionnels de type TDAH [6]. D'autres chercheurs, comme le psychologue clinicien Roberto Olivardia de Harvard Medical School, parlent d'"entraînement rythmique" : un rythme fort et régulier vient imposer une structure externe à un cerveau qui en manque naturellement, et ça aide à réguler l'attention et le comportement [7]. Les tempos autour de 120 à 140 BPM, ceux de la house, de la techno, de la trance, correspondent précisément à cette zone de stimulation dont un cerveau TDAH a besoin pour se fixer plutôt que de se disperser.
En quelques mots : la musique électronique m'a permis de redécouvrir à quel point je peux me concentrer, malgré les difficultés à réguler mon attention, malgré un esprit qui mouline constamment dans tous les sens.
Ça a été libérateur. Ça m'a donné les clés de mon propre cerveau, une meilleure compréhension de mon fonctionnement. Il y a aussi quelque chose que la recherche documente de plus en plus chez les profils neuro-divergents, moi y compris : une capacité de reconnaissance de patterns souvent supérieure à la moyenne, une aptitude à repérer des schémas, des logiques cachées, des failles dans un système, là où d'autres ne verront qu'une structure figée [8]. Cette manière de percevoir les choses autrement, ce n'est pas un détail. C'est ce qui pousse beaucoup d'entre nous à questionner ce qui est présenté comme acquis, à chercher une autre voie plutôt que de suivre celle qu'on nous a tracée.
Mais il y a un autre pan à ce sujet, plus profond encore, qui touche à ma santé mentale.
La musique a toujours été là pour moi, même, surtout, quand personne d'autre ne l'était, dans les moments les plus difficiles. Elle m'a aidé à dépasser certains traumatismes, certaines blessures d'enfance. Elle m'a permis, quand j’en avait le plus besoin, de re-parenter mon enfant intérieur.
C'est pour ça qu'elle occupe autant de place dans ma vie aujourd'hui. Et c'est pour ça que, quand j'ai pris la décision de me lancer dans le DJing, le choix de me concentrer sur les Musiques Électroniques Afrocentrées n'en était pas vraiment un. C'était une évidence.
Un vaisseau de libération
Il y a un troisième pilier, plus difficile à nommer, mais tout aussi fondateur.
En grandissant au Bénin, j'ai vu à quel point la manière dont on consomme la musique là-bas est rythmée par des codes très précis. La durée des morceaux. Les formats et structures narratives. La manière dont on doit s'enjailler, profiter, danser en club. Quand un artiste sort un morceau, il produit souvent une chorégraphie, des pas de danse bien précis, que tout le monde retiens et reprend sur la piste. Il y a un cadre qui est posé. Une manière juste de faire les choses qui est définie.
La musique électronique, lorsqu’elle est “consommée”, n'obéit pas à ces codes. Sur le dancefloor, tu t'exprimes comme tu le sens. Tu ressens les ondes, les basses, les vibrations, et tu bouges en fonction de ce que ça te fait, pas en fonction de ce qu'on attend de toi. Si tu as envie de bouger comme un spaghetti sur la piste, libre à toi. Le plus important, c'est que tu te sentes à l'aise, authentique, et que tu kiffes le moment. Au diable les dictats, les stéréotypes, les schémas de pensée imposés.
Ça fait écho à autre chose chez moi, qui dépasse la musique : j'ai toujours cherché à sortir de la boîte, à pousser ma réflexion en dehors des sentiers qui m'étaient imposés. Le choix des Musiques Électroniques Afrocentrées va dans la même direction. Elles décloisonnent l'esprit, elles libèrent le corps, elles permettent de profiter de l'instant présent sans avoir à faire semblant, sans avoir à se conformer.
C'est une éthique autant qu'une esthétique. Une manière d'habiter le monde, pas seulement une manière d'habiter un morceau.
Ma patte, dans tout ça
Je suis, d'une certaine manière, un patchwork d'identités. Je suis divers sur beaucoup de sujets ; et j'ai envie que cela se retranscrive dans ma musique, dans l'expérience que je propose.
J'ai beaucoup parlé de house et de techno dans ce texte, mais ces genres ne sont que le point de départ historique et conceptuel d'une famille bien plus large. Et dans cette famille, les sonorités les plus populaires sont souvent celles qui ont été démocratisées en occident, en oubliant bien souvent d'où elles viennent vraiment. Mais il en existe aussi des versions qui collent plus aux identité culturelles de la terre mère. C'est pour ça que mon univers se porte aujourd'hui sur l'Afro house, l'Afro tech, la 3-step, la Gqom, la Batida auxquels j’incorpore des sonorités et musiques du Bénin et d’ailleurs. C'est ça, pour moi, l’idée que je souhaite capturer quand je parle de Musiques Électroniques Afrocentrées.
Tout ça, je veux le mélanger, le mixer, l'intégrer à ce que je suis pour faire une musique qui parle à tous, et en particulier à celles et ceux qui, comme moi il y a quelques années, pensaient que ce monde-là n'était pas pour eux.
Si toi aussi ça t'intéresse d'entrer dans cet univers, de comprendre et d’apprécier un peu mieux les Musiques Électroniques Afrocentrées, ce que je propose te parlera sûrement. Suis-moi, viens voir ce que je construis.
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